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Créanog, La tradition réinventée

15/06/2017

Créanog, La tradition réinventée

En croisant savoir-faire ancestraux et technologies numériques, l’atelier parisien a renouvelé l’art du gaufrage et du marquage à chaud. Rencontre avec le fondateur de cette entreprise qui, en 2017, représentera l’artisanat d’art français au Palais de Tokyo, le maître d’art Laurent Nogues.

En 2013, Créanog a sauté le pas du numérique : pourquoi avoir fait ce choix et pouvez-vous nous donner quelques exemples concrets de réalisations ?
Le premier exemple qui me vient à l’esprit est bien sûr la Ruche Impériale de Guerlain, notre première création à partir de programmation 3D. Elle illustre parfaitement ce que peut apporter le numérique aux techniques traditionnelles du gaufrage. Pour mémoire, en 2014 et à l’occasion du 160e anniversaire du flacon dit “aux abeilles”, la maison Guerlain a donné carte blanche à neuf maîtres d’art afin de créer une œuvre unique. C’est dans ce cadre que nous avons réalisé un coffret à charnières et pans amovibles inspiré des alvéoles d’une ruche. Un travail excessivement complexe puisque chaque alvéole présentait un angle et une pente différente. Ici, seule la technique numérique était susceptible de garantir l’extrême régularité du motif. Mais lorsqu’il a fallu passer à la réalisation, c’est-à-dire à la fabrication des matrices, la difficulté de l’ouvrage a intimidé nos partenaires graveurs et aucun n’osait se lancer. Ce qui nous a fait réfléchir. Et nous a amené à intégrer plus avant les processus numériques en associant à la conception 3D, la gravure de matrices en commande numérique. Ce que nous avons fait pour la première fois avec le joaillier Chaumet. Il s’agissait d’insérer l’un des motifs emblématiques de l’œuvre de Loris Cecchini à une PLV accompagnant la réédition de la montre Class One. Un visuel remarquable et qui s’avérait, ici encore, d’une grande complexité. Réaliser les matrices physiques en commande numérique nous a permis d’être considérablement plus réactifs puisque quinze jours seulement se sont écoulés entre le premier rendez-vous et le bon à tirer. Avec une garantie de résultat jusqu’alors inédite concernant des visuels d’un tel niveau de complexité.

Est-ce à dire que la main de l’homme et les savoir-faire traditionnels en matière de gaufrage sont appelés à être supplantés par le numérique ?
En aucune façon. Si le numérique ouvre incontestablement de nouveaux horizons aux techniques du gaufrage et permet d’explorer plus avant les écritures graphiques contemporaines, il continue de s’inscrire pour nous dans une complémentarité avec les techniques classiques : nous allons en réalité vers une mixité des gestes dans la gravure. Les estampes en gaufrage que nous avons créées pour l’artiste Parvine Curie en sont un bon exemple : cette retranscription d’une sculpture monolithe élaborée à partir de fichiers 3D a intégralement été retouchée à la main. En combinant les techniques, nous avons pu tout à la fois accéder à un respect exemplaire des perspectives, des motifs projetés selon différents niveaux de creux, de la douceur des pentes
et de la précision des fuyantes tout en conservant la sensibilité et les accidents de la main. Cette sensibilité et ces accidents précisément confèrent à chacune des 70 estampes son caractère d’œuvre unique.

“L’intelligence de la main” – cette “intelligence” pour laquelle vous avez reçu l’an dernier le Prix Liliane Bettencourt – reste donc essentielle ?
Tout à fait. A fortiori à une époque où les techniques de gaufrage sont passablement malmenées puisque nous avons aujourd’hui de moins en moins affaire à des graveurs. Et de plus en plus à des “usineurs”. Pour faire court, l’art de la gravure consiste à réaliser en négatif et en creux ce qui apparaîtra in fine en positif et en relief. C’est une gymnastique de l’esprit très particulière qui induit une capacité de projection que seul un véritable graveur maîtrise et qu’il est seul capable d’impulser à l’outil numérique. Notre aventure dans le numérique ne fait que commencer mais elle matérialise déjà d’énormes avancées dans l’univers du gaufrage. Tout comme d’ailleurs dans celui du marquage à chaud que nous avons beaucoup fait évoluer grâce au travail de trames et de dégradés effectué en amont sur fichiers numériques. Sans compter qu’associer les savoir-faire ancestraux du gaufrage à la puissance de frappe du numérique va aussi nous permettre de tirer le façonnage industriel vers le haut, vers des niveaux qualitatifs qu’il n’a pas forcément l’habitude de traiter…

Ce qui s’est justement passé avec les stickers réalisés l’an dernier pour Chanel ?
Exactement. Ces stickers insérés dans les magazines (cinq passages de dorure, gaufrage et découpe) ont été tirés à 1,3 million d’exemplaires. Et le résultat en termes de qualité était au rendez-vous. Ce qui n’est pas toujours le cas. Nous faisons beaucoup de prototypage et force est de constater que nous sommes loin d’être maîtres de la façon dont nos créations seront travaillées et traitées en aval, au niveau industriel. D’une manière générale, et intervenant exclusivement dans l’univers du luxe, il me semble d’ailleurs qu’associer le luxe à l’industrie comme dans l’expression “industrie du luxe” a quelque chose d’intrinsèquement antinomique. Créanog est une entreprise du Patrimoine Vivant. Elle fait également partie du réseau de Grands Ateliers de France et des Ateliers d’Art de France et nous avons constaté la dégradation des budgets alloués aux réalisations sur le segment : à ce jour, nous sommes soumis aux mêmes contraintes financières que les gros industriels, ce qui est aberrant. Je crois qu’il est urgent de revenir aux sources de l’image de marque et à ce qu’elle nécessite : retrouver une véritable créativité sachant que la créativité exige des moyens mais aussi une prise de risque que les actuelles politiques marketing ne permettent pas forcément de mener à bien.

Comment se distribue l’activité de Créanog et quels sont vos prochains objectifs stratégiques ?
Depuis 1994, nous sommes spécialisés dans la conception et la réalisation de supports de communication de luxe avec une expertise distinctive en matière de gaufrage, de dorure à chaud et d’incrustation de matériaux (textile, papier…). Étant tout à la fois studio de création, bureau de fabrication et atelier de production, nous sommes en mesure d’assumer l’intégralité des projets depuis la conception jusqu’à la réalisation du produit fini et nous travaillons beaucoup pour la cosmétique et la parfumerie : sur des PLV bien sûr, mais aussi sur tous les supports de communication (dossiers de presse, invitations, cartes de vœux, brochures, coffrets…) où nos techniques cœur de métier sont de plus en plus plébiscitées. Nous sommes également présents sur le secteur de l’édition avec la reproduction en gaufrage et en marquage à chaud d’œuvres pour les Éditions du Patrimoine via notamment la collection de livres tactiles Sensitinéraires qui permet aux non-voyants de découvrir les chefs-d’œuvre du patrimoine français. C’est ainsi, pour notre reproduction en gaufrage d’éléments choisis de la tapisserie de l’Apocalypse, que nous avons reçu, en 2015, le Prix Liliane Bettencourt pour l’Intelligence de la main. Aujourd’hui, nous aspirons à nous développer sur le segment des champagnes et des spiritueux et nous souhaitons également nous consacrer plus à l’export mais en direct cette fois (ce que nous produisons est déjà réexporté à hauteur de 80 %). Nous avons commencé par la Suisse. Et nous avons d’excellents retours.

Christel Trinquier

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LAURENT NOGUES, Maître d'art et fondateur de Créanog

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