Arthus-Bertrand : Une Tradition d’Innovation

Le fabricant de médailles, bijoux et objets variés pour l’industrie du luxe est aujourd’hui une référence en matière du travail du métal. Son PDG, Gil Piette, revient sur le choix du made in France et du subtil mélange à trouver entre savoir-faire ancestraux et dernières technologies de décor.

Depuis cinq ans, votre production se fait exclusivement en France. Pourquoi ne travaillez-vous plus avec la Chine ?
Aujourd’hui, notre objectif consiste à vendre notre savoir-faire et notre qualité française. Par ailleurs, nous développons de plus en plus de pièces exceptionnelles, difficiles à produire en Asie. Notre cœur de métier est la petite ou moyenne série, alors que la Chine est plus connue pour les très grandes séries. C’est pour cette raison que nous ne produisons plus dans ce pays depuis cinq ans. L’univers du luxe exige de la créativité et de la qualité et nos deux usines, à Palaiseau et Saumur, répondent à ce besoin.

Que représente l’activité habillage chez Arthus-Bertrand ?
Le département cadeaux d’affaires et accessoires luxe, dont l’habillage fait partie, réalise 11 % de notre chiffre d’affaires global. Cette même division produit des objets d’exception qui vont des trophées aux épées et petits objets de luxe comme des presse-papiers en passant par des bijoux de sacs… Pour nous, il est tout à fait logique d’habiller une bouteille premium pour Moët & Chandon. L’esprit de trophée n’est pas très loin. Autre exemple : nous avons réalisé une petite série pour J’Adore de Dior. Nous avons créé des cols en argent ou en or pour une édition limitée en cristal transformant ainsi le flacon en véritable objet de luxe.

Quel projet récent incarne le mieux votre savoir-faire en matière d’habillage ?
Le Jéroboam So Bubbly pour Moët & Chandon est emblématique de tout ce que nous savons faire. On y retrouve l’univers d’Arthus-Bertrand car, extérieurement, on ne voit que du métal, le matériau histo-rique de la maison. Edité à cent exemplaires, nous avons fabriqué une bouteille supplémentaire ainsi qu’un seau en or massif qui, eux, ont été vendus aux enchères au profit d’une association caritative. Tout le travail a bien sûr été effectué en France et, chose extrêmement complexe, sur des bouteilles pleines. La bouteille est arrivée nue aux ateliers et nous l’avons métallisée quasiment en entier pour donner l’aspect argent miroir. Parallèlement, la pièce centrale de ce projet, l’étiquette bulles, a été obtenue par estampage, émaillée et dorée ; dans un ensemble en bas-relief, nous avons dû restituer l’effet volume et la perspective de ces bulles, tout en combinant leurs courbes avec le galbe de la bouteille. Après un travail de polissage pour obtenir un fini parfait, les étiquettes ont ensuite été collées sur la bouteille. Nous avons posé à la main les coiffes fournies par la marque. Nos artisans ont fabriqué et mis en forme la cravate en laiton ainsi que le sceau qui couvre la jointure de cette cravate.

Ce genre de projet est-il plus courant dans les vins et spiritueux ?
Non, dans tous les domaines, même pour des produits destinés à des secteurs comme l’assurance, la banque…

Mais dans l’univers du luxe ?
Grâce à la main de l’homme, à sa créativité et à la qualité du travail réalisé, tous les objets peuvent devenir des objets de luxe.

Vos ateliers sont un mélange d’outils artisanaux et de nouvelles technologies. Comment faites-vous coexister ces deux mondes ?
Ils sont complémentaires et la cohabitation des métiers, anciens et actuels, place notre société un peu à part. Nos outils à commande numérique nous permettent de travailler avec une extrême précision sur des matières comme le métal, l’ivoire, la corne, la nacre ou encore le bois. Après ces technologies modernes, d’autres techniques anciennes, comme l’estampage, peuvent venir en complément. Chez Arthus-Bertrand, l’artisan travaille en bonne intelligence avec l’ingénieur, et l’ingénieur avec l’artisan. Nous ne choisissons pas délibérément de réaliser 40 % de notre activité avec les technologies actuelles : c’est le projet qui dicte la façon de faire.

Quelles sont les demandes actuelles de vos clients ?
Les marques viennent vers nous, car nous sommes leader sur le travail du métal. Ils attendent que nous arrivions avec un projet révolutionnaire. Ils veulent être les premiers à pouvoir l’utiliser afin de se démarquer de la concurrence et de surprendre leurs clients. Malheureusement, cela n’arrive pas tous les jours. Et, parfois, le prix de l’innovation reste trop élevé. C’est le cas, par exemple, d’un client qui souhaitait avoir 300 000 porte-bouchons en métal plutôt qu’en plastique pour une série particulière. Nous avons cherché différentes techniques utilisant de l’argent et d’autres métaux, mais le coût était trop élevé. Nous continuons à chercher des solutions. Nous observons également une forte demande pour des objets en métal texturé : la reproduction en métal d’une matière naturelle avec un toucher qui ne correspond pas à l’objet d’origine. Nous travaillons beaucoup sur les cuirs et les peaux comme le python et le crocodile, et des motifs végétaux qui reproduisent le volume, la texture et la finesse d’une feuille de chêne, de châtaigner… Pour ce projet, nous avons fait des empreintes de vraies feuilles sur du plâtre dont les reliefs ont été reconnus par un scanner 3D pour les transformer en fichier. Après cette étape nous avons procédé à des essais d’usinage.

Quelles sont vos priorités en matière de développement ?
Nous travaillons de plus en plus sur des objets Arthus-Bertrand. Nous créons des projets sur mesure pour nos clients mais notre souhait consiste à élargir notre offre de standards, de proposer des créations propres à la maison qui, ensuite, seront personnalisées.

Vous êtes le premier PDG de l’entreprise qui ne fait pas partie de la famille des fondateurs. Arthus-Bertrand reste-t-elle une entreprise familiale ?
La famille Arthus-Bertrand détient toujours 45 % du capital. La famille Guerrand-Hermès possède également 45 % du capital. Les 10 % restants sont partagés entre moi-même, le directeur financier et le directeur opérationnel de la société. Les investisseurs familiaux sont très proches de l’outil de production, ils comprennent ce que sont les artisans, ce qu’est la fabrication française et connaissent les contraintes d’une manufacture. Cette compréhension de l’actionnaire est primordiale. Notre objectif n’est pas de gagner beaucoup d’argent, mais d’évoluer très vite dans nos ateliers. Notre investissement dans l’outil industriel est très élevé car nous voulons rester la référence dans le métier. Cela fait plus de 40 ans que la société n’a pas distribué de dividendes, tout est réinvesti et la valeur de l’entreprise ne fait qu’augmenter. L’année 2016 est importante pour nous car nos deux sites saumurois déménagent dans une seule et même structure toujours implantée à Saumur. Pour l’occasion, nous avons décidé d’étoffer notre parc machines : centre d’usinage cinq axes, nouveaux équipements en gravure laser, sans oublier l’extension de l’atelier de galvanoplastie. Plus notre usine est moderne, plus elle a de rayonnement et plus elle a de la valeur. C’est ça le patrimoine.

Propos recueillis par Alissa Demorest

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